« Je ne sais pas qui je suis » a-t-elle continué. Elle s'évaporait et ne savait pas qui elle était. J'ai tout d'abord pensé qu'elle était tout simplement amnésique mais cette idée m'a immédiatement paru stupide. Ce qu'elle disait était le fruit d'une certaine expérience. Une expérience maigre ou grande qui ne se mesure pas par l'âge mais par le ressenti.
« J'ai parfois l'impression d'avoir plusieurs identités en moi. Mon souvenir s'évapore, celui que les autres ont mais aussi celui que j'ai de moi. J'ai l'impression de ne plus avoir le droit d'user de la première personne. Prétendre dire des choses au nom de la personne que je devrais être. Peut-être que je me trompe... Il y a tellement d'idées qui se bousculent. Tellement de désirs et d'envies que je ne sais plus laquelle est mienne. »
Tout ces mots ne m'appartenaient pas. Je ne connaissais pas son histoire et ne connaissais même pas son nom. Pourtant je ressentais comme une certaine universalité de son sentiment. En effet il est unique mais tellement unique et dissociable des autres que chacun pourrait peut-être reconnaître l'avoir éprouvé une fois. « Ne peux-tu pas choisir le désir... celui qui est le plus important ? ». Cette fois-ci elle ne m'adressé ni regard ni geste. Je me sentis alors mal à l'aise car j'avais l'idée que j'étais de ces autres se contentant de donner des réponses trop simples.
« Il m'est impossible d'établir une hiérarchie entre mes désirs. Les objets de désir ne le méritent pas. Choisir ce que je veux n'équivaut pas à choisir ce qui est le mieux pour moi. Il s'agit de décider dans un flou arbitraire lequel de mes objets de désir est le plus important. Lequel a le plus de valeur, qui me permettra le plus de gain. Si ce sont des choses que je désire, de quel droit puis-je juger ce que j'aime tant ? »
Elle serrait encore son carnet entre ses doigts. La couverture était très abimée à quelques endroits seulement. Je devinai que ce geste de pression était répétitif. « Tu essayes d'écrire ce que tu me dis ? »
« Ce que je te dis est ce que je pense de ce que j'essaye d'écrire. Si j'arrive à mettre dans ces carnets ce que je suis. Alors je saurai enfin quel est réellement mon but et je pourrais continuer mon chemin. Les mots sont faciles à énoncer mais pour les écrire il faut en être certain car on ne peut pas revenir en arrière. L'encre ne s'efface pas si facilement et pour l'enlever de manière décisive il faut arracher la page. Ce serait douloureux pour le carnet. »
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